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Langage et pouvoir symbolique

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Echanges linguistiques et pouvoir symbolique

Bourdieu critique la linguistique de Chomsky puis de Saussure. Pour lui, le problème de ces conceptions est  qu’elles permettent au langage d’être constitué comme un objet autonome et homogène, susceptible de se plier à une analyse purement linguistique.
Pour lui, en prenant pour modèle normatif  de l’usage correct un ensemble particulier de pratiques linguistiques, le linguiste produit l’illusion d’un langage commun en négligeant les conditions socio-historiques qui ont institué un ensemble particulier de pratiques linguistiques comme dominant et légitime.
En fait, la langue officielle reflète l'unification de l'État. Pierre Bourdieu reprend les travaux d'historiens sur le développement des langues comme celui de Fernand Brunot, auteur de l’ « histoire de la lange française des origines à nos jours ».
Il nous montre ainsi comment le dialecte parisien s’est implanté progressivement en France. Bourdieu tente d’expliquer que les membres des classes supérieures avaient tout à gagner de la politique d’unification linguistique qui a accompagné la révolution française, offrant à celles-ci un monopole du pouvoir politique.
Cependant la langue officielle et sa légitimation en tant que telle dépendaient d’autres facteurs comme le développement du système d’enseignement et la formation d’un marché du travail unifié. En d’autres termes grâce à la mise sur  pied d’un système éducatif standardisé et indépendant des variations régionales, et avec l’unification du marché du travail où les positions administratives dépendaient du niveau d’instruction, l’école apparaît comme le principal moyen d’accès au marché du travail. De ce fait par les différentes institutions et processus sociaux, les populations parlant des dialectes locaux étaient-elles amenées selon les termes de Bourdieu « à collaborer à la destruction de leurs instruments d’expression ».

La violence symbolique correspond à l'imposition de la culture de la classe dominante à travers les agents socialisateurs et en particulier l'école.

Ainsi le système scolaire n'est nullement un appareil neutre au service de la culture et de la République. Les enseignants contribuent (inconsciemment) à transmettre les normes et valeurs de la classe dominante. L'école reproduit la structure sociale, processus qui marche d'autant mieux qu'il est masqué.

Les échanges linguistiques sont susceptibles d'exprimer de multiples manières les relations de pouvoir. « Les discours ne sont pas seulement des signes destinés à être compris, déchiffrés, ce sont aussi des signes de richesse destinés à être évalués, appréciés et des signes d'autorité destinés à être crus et obéis. »
La valeur du discours va donc dépendre du rapport de force. « La forme et le contenu du discours dépendent de la relation entre un habitus et un marché défini par un niveau de tension plus ou moins élevé, donc par le degré de rigueur des sanctions qu'il inflige à ceux qui manquent à la « correction » et à la « mise en forme » que suppose l'usage officiel » de la langue.
Ainsi, il décrit les échanges linguistiques quotidiens comme autant de rencontres localisées entre des agents porteurs de ressources et de compétences socialement structurées. Par là toute interaction linguistique pour l’auteur, porte-t-elle les traces de la structure sociale qu’elle exprime et qu’elle contribue à reproduire.

L’auteur nous dit que à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale, le degré de censure, et corrélativement, de mise en forme et d’euphémisation ne cesse de croître. Ces modes d’expression interviennent dans des marchés  (comme le marché scolaire ou le mondain) exigeant cette forme de neutralisation et de mise à distance de la réalité qu’est ce que Bourdieu appelle « la stylisation de la vie ». Celle-ci est « cette mise en forme des pratiques qui privilégie en toutes choses la manière, le style, la forme au détriment de la fonction. »

L’auteur précise qu’ « il convient aussi à tous les marchés officiels, et aux rituels sociaux où la nécessité de mettre en forme (…) s’impose avec une rigueur absolue, au détriment de la fonction communicative qui peut s’annuler pourvu que fonctionne la logique performative de la domination symbolique."

L’auteur analyse que dans le cas des classes populaires, ce « style articulatoire » participe d’un rapport au corps dominé par le refus des manières ou des chichis (c'est-à-dire de la stylisation ou de la mise en forme) et par la valorisation de la virilité et de tout ce qui est de l’ordre de la nature.

Ainsi, on a d’un coté le langage domestiqué, censure devenue nature, qui proscrit les propos gras, les plaisanteries lourdes et les accents grasseyants, va de pair avec la domestication du corps qui exclut toute manifestation excessive (cris, larmes, grands gestes…) et de l’autre le langage dit populaire qui s’oppose au premier dans sa forme.

Bourdieu explique que l’affirmation d’une contre légitimité linguistique et, du même coup, la production de discours fondés sur l’ignorance plus ou moins délibérée des conventions et des convenances caractéristiques des marchés dominants ne sont possibles que dans des espaces propres aux classes dominés.

L’argot qui est une transgression réelle des principes fondamentaux de la légitimité culturelle, constitue une affirmation d’une identité sociale et culturelle et se manifeste en générale dans les échanges linguistiques publics et Interne à la classe.
Pour ce qui est des échanges privés entre dominés et dominants, Bourdieu nous dit qu’ils peuvent prendre la forme de « la parole embarrassée ou détraquée par l’effet d’intimidation ou du silence, la seule forme d’expression qui soit laissée, bien souvent, aux dominés ».
Bourdieu explique que « l’image du domestique, qui doit une conformité affichée aux normes dominantes de la bienséance verbale et de la tenue vestimentaire, hante toutes les relations entre dominés et dominants ». 

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